MERCI MONSIEUR JACQUARD

Publié le 23 Février 2011

actu-match | Lundi 16 Mars 2009

Albert Jacquard : «Notre monde court à la catastrophe»

 

Polytechnicien et généticien, Albert Jacquard publie un livre choc dans lequel il démontre l’aveuglement des hommes. Paris Match l’a longuement rencontré.

Un entretien avec Valérie Trierweiler - Paris Match

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Nucléaire, économie, sciences, éducation, compétition, protectionnisme... Dans « Le compte à rebours a-t-il commencé ? » (Stock), Albert Jacquard dénonce tout. A l’écouter, on va dans le mur : les 6,7 milliards d’humains que nous sommes vont s’entre-déchirer pour mettre la main sur des ressources insuffisantes. A moins qu’ils ne s’exterminent à coups de bombes nucléaires ! Sans parler de l’absence de ­réflexion sur la génétique, sur la vocation de l’économie ou sur la fermeture des frontières. Son credo : s’ouvrir et coopérer. Non, ce professeur philosophe n’est pas un doux rêveur... il est dramatiquement lucide.

Paris Match. Vous êtes un humaniste, célèbre généticien et, pourtant, vous qui expliquiez dans votre dernier livre que l’utopie était un devoir, vous cédez aujourd’hui au catastrophisme. Vous n’y croyez plus ?
Albert Jacquard. Si je n’y croyais plus, je n’aurais pas écrit ce livre ! L’utopie est nécessaire, elle représente un état possible vers lequel aller. Il se trouve que l’humanité actuelle ne va absolument pas dans cette direction. Ça n’est pas du catastrophisme, c’est du réalisme que de mettre en évidence les erreurs actuelles au regard de l’objectif qui devrait être celui de tous. Ce qui est catastrophique, ce n’est pas l’inquiétude légitime provoquée par les ravages d’un conflit nucléaire, mais la possibilité que ce conflit ait effectivement lieu. Or, c’est un fait, tout est prêt pour qu’il ait lieu. Je crois à la possibilité d’un retournement, et je constate qu’aucune décision n’est prise pour le provoquer.

Comment pouvez-vous dire que “le pire des dangers est celui que l’humanité se prépare” ? Comment un humaniste peut-il ne plus avoir confiance en l’homme ?
Etre humaniste, ce n’est pas être confiant aveuglément en ce que font les hommes. Etre humaniste, c’est à la fois être émerveillé par le potentiel de chaque humain et lucide sur les risques qu’il court, que ce soit du fait de la nature ou du fait de l’homme lui-même. C’est
encore travailler sans fin au développement de cette espèce étrange. Je crois que l’issue est possible, mais les menaces sont, me semble-t-il, trop souvent oubliées.

Vous affirmez que “les humains sont assignés à résidence” et ne pourront pas aller vivre sur une autre planète. Vous brisez des rêves, c’est désespérant !
Ce qui serait désespérant, ce serait d’arriver à confier l’avenir de l’humanité à des progrès techniques illusoires. Or, la lucidité scientifique actuelle nous oblige à admettre qu’une désertion vers une planète non solaire est définitivement impossible. Aucun progrès technique ne permet d’espérer cette transhumance. Le véritable espoir n’est pas dans la fuite, mais dans la réalisation par les hommes d’une structure humaine aussi proche que possible d’un idéal qu’ils auront choisi eux-mêmes. Les vains efforts que l’on consacrera à aller sur une éventuelle planète seront du temps perdu pour la réalisation d’une humanité libérée. Libérée, non pas au sens de l’espace où elle peut vivre, mais au sens du rapport entre tous les humains.

Vous prétendez que chaque humain peut participer à la définition de son devenir personnel, facile à dire...
... et surtout bien difficile à réaliser. Peut-être même, pour certains, impossible. Mais cela fait partie de notre utopie : mettre en place des rapports entre les humains compatibles avec cet objectif individuel. Une vie humaine n’a de contenu spécifique que si elle dispose d’une marge d’autoconstruction. C’est pourquoi il faut revoir en profondeur le moteur même de la vie sociale. Or, actuellement, ce moteur est presque exclusivement celui de la lutte des uns contre les autres. Montrer qu’une structure sociale basée sur la coopération, pour ne pas dire l’amour du prochain, est une nécessité. Aucune loi de la nature n’oblige à généraliser la lutte contre les autres. Chacun a besoin pour devenir lui-même d’un échange avec les autres.

Justement, vous souhaitez que chacun mette en commun les réserves de la planète. Alors là, vous êtes en pleine utopie, non ?
Utopie aujourd’hui, réalité demain si nous le voulons. Aucune loi de la nature ne nous oblige à dilapider collectivement en quelques siècles des réserves de pétrole ou de gaz fabriqués par la planète au cours de centaines de millions d’années. Nous l’avons fait par aveuglement, par incapacité à penser demain. C’est maintenant un devoir de constater à quel point cela était destructeur pour l’avenir de l’humanité. Il suffit de poser la question : “A qui appartiennent les richesses dont nous fait cadeau la nature ?” pour que la réponse s’impose : “A tous les humains, y compris ceux encore à naître.” J’attends que l’on me donne le moindre argument pour justifier que les couchers de soleil à la pointe du Raz appartiennent aux Bretons ou aux Français ou aux Européens : ils appartiennent aux humains. Nous avons bien accepté d’admettre que le souvenir de l’ange de Reims n’appartient pas aux Rémois ni aux Français...

Bien sûr, les chiffres sont parfois révoltants : “Un riche moyen consomme seize fois plus qu’un pauvre moyen”, et parfois le rapport est de un à un million. Mais quelles sont les solutions réalistes que vous proposez pour davantage d’égalité ?
Il ne suffit pas de se révolter, mais de chercher les causes de cette réalité que personne ne peut accepter. L’expérience prouve que la sollicitude et les beaux discours sur l’égalité ne suffisent pas. Il faut aller à la source même de l’activité humaine. Cette source peut être le désir de l’emporter sur les autres : une interprétation, à mon sens falsifiée, des théories sur l’évolution, prétend justifier cette vision. En réalité, nous avons besoin de l’autre, non pas pour le combattre mais pour lui demander de l’aide. Nous en avons toujours ­besoin. Mais il faut voir que ­tirer sur ce fil nous invite à remettre en cause la notion même de propriété : la Terre appartient à tous les hommes. Quel raisonnement peut justifier les richesses des uns quand d’autres en sont privés ? Je n’en vois aucun.

Vous envisagez même “un suicide planétaire”. Pourtant, vous le dites vous-même, la probabilité est extrêmement faible. Vous cherchez à affoler ?
Il ne s’agit surtout pas d’affoler inutilement, mais de se mettre face à la réalité. Qu’il suffise d’un geste pour déclencher un cataclysme nucléaire est un fait, pas une opinion ! Même ceux qui avancent comme raison la dissuasion ne peuvent pas écarter la possibilité d’une destruction globale. Dire que l’humanité peut disparaître la semaine prochaine mérite au moins d’être évoqué. J’ai cherché à rappeler que cette épée de Damoclès est toujours là. Pourquoi n’en a-t-il pas été question, même en France, lors de la dernière élection présidentielle ?

En tout cas, quel président pourrait s’engager à ­abandonner son arsenal nucléaire et mettre la France en position de faiblesse ?
Mais vis-à-vis de quelle nation ? Les banquiers suisses ou les sultans du Golfe persique peuvent nous menacer économiquement autant que s’ils avaient des bombes. En fait, le seul usage de l’abandon de la bombe française serait de donner l’exemple. En quoi consiste la force ou la faiblesse d’une nation ? La crise actuelle a mis en lumière que les plus forts pouvaient se trouver soudain dans le camp des faibles. Elle a eu l’avantage de rendre obsolètes tous les raisonnements antérieurs qui posent des problèmes en termes de force ou de faiblesse. Un peuple, une nation, peut jouer un rôle important, indépendamment de sa force. Il s’agit désormais de raisonner en parlant de rayonnement, d’ouverture, de coopération.

Vous êtes choqué par un certain type de comportement et vous utilisez vous-même des arguments extrêmement blessants lorsque vous dites qu’il vaudrait mieux aujourd’hui laisser faire un nouvel Hitler que de prendre le risque d’une guerre.
Oui, c’est très choquant. Tous ceux qui ont souffert parce qu’ils étaient tsiganes, juifs ou noirs ne peuvent pas accepter ma phrase. Comment accepter de laisser faire un nouvel Hitler ? Ils ont raison. Mais ce que j’essaie d’évoquer, c’est l’écart entre une destruction partielle et une destruction totale de l’humanité. Une destruction totale est définitive, les destructions partielles peuvent receler encore des lambeaux d’avenir.

Impossible de vous suivre dans ce raisonnement !
Il faut se poser la question : vaut-il mieux laisser la direction de l’humanité à un génocidaire ou laisser l’humanité être détruite ? Hitler au pouvoir, ce serait évidemment effroyable mais encore une fois je préfère un Hitler provisoire à une destruction définitive. L’un de mes amis juifs m’en a beaucoup voulu de cette phrase mais la mort est l’ennemi absolu. Hitler est un ennemi écœurant mais pas éternel. Le nazisme aurait duré cent ans, mille ans, mais il aurait disparu un jour. La mort, elle, est éternelle.

... Et inévitable. Selon vous, si l’humanité ne disparaît pas sous l’effet d’une guerre nucléaire, elle étouffera sous le poids de la surpopulation. Mais ces prévisions exponentielles ont toujours été fausses. Ne craignez-vous pas de vous tromper ?
Toutes les prévisions concernant la démographie sont d’une grande incertitude. Actuellement, l’humanité passe à un régime de stabilité permettant d’établir des projections à un niveau durable de 9 milliards d’humains. Après quoi, il ne faut pas exclure une période de diminution. Gardons cette obsession : comment faire vivre ensemble environ 9 milliards d’hommes ? Et comment cette humanité peut-elle vivre en bonne entente avec la planète qui lui est attribuée ? C’est cela l’essentiel de l’Agenda 21 (voir ci-contre) que l’on a commencé à enfin prendre au sérieux. Il avait vu le jour en 1992 et avait été adopté par 173 chefs d’Etat.

Vous imaginez que tout être humain soit partout chez lui, que chacun puisse s’installer là où il le souhaite, mais c’est plutôt l’inverse : les frontières se ferment. Comment aller contre cette tendance protectionniste ?
Votre constat est évident, les frontières se ferment, mais c’est un épisode bien court face aux siècles prochains. La fermeture des frontières est le signe d’une trahison de la réalité humaine. Car la naissance d’un enfant est une merveille proposée par les hasards de la procréation ; il deviendra plus merveilleusement encore une personne grâce au contact avec les autres. Catégoriser, enfermer dans une définition, c’est trahir. Je suis français, mais je suis beaucoup plus encore Terrien. Montesquieu l’exprime mieux que moi : tous les gouvernants qui jouent avec les peuples au jeu de la puissance, qu’elle soit guerrière, financière ou économique, sont des criminels.

Vous semblez très ­effrayé par la génétique et ses manipulations. ­Toutefois, vous ne pouvez pas nier que les progrès en la matière sauvent des vies ?
Les découvertes de la génétique ont complètement transformé notre regard sur le monde vivant. On a constaté que la vie n’était guère définissable en dehors du fonctionnement de l’ADN, molécule découverte il y a un demi-siècle. Ce qui est bien court pour que toutes les conséquences en soient tirées. On s’aperçoit alors que la spécificité des êtres humains n’est pas liée au fait qu’ils vivent, mais qu’ils sont conscients qu’ils vivent. C’est le regard sur nous-mêmes qui en est transformé. Je suis un vivant, mais je suis surtout un être qui se sait être. Nous commençons à décrypter la boîte noire qui explique le passage de la vie à la conscience. Cet ADN, je vais pouvoir le décrire, l’analyser et, pourquoi pas, le modifier. Non seulement l’humain sait qu’il est, mais il peut utiliser cette science à transformer ce qu’il est.

Et pourquoi pas ?
A condition que la question première soit : “Avec quel objectif ?” Or, cette question n’est malheureusement que seconde, dépassée par la question : “Par quelle technique transformer cet ADN ?” Bien sûr, tout ce que l’on peut faire pour lutter contre la mort et la maladie est bon, mais on risque aussi d’être fascinés par des possibilités techniques sans que leur finalité ait été explicitée. Je ne nie pas les exploits merveilleux que peuvent obtenir les biologistes, mais j’ai peur que certains chercheurs soient plus sensibles à la gloriole d’une réussite qu’au danger d’éventuels fantasmes, comme le clonage reproductif. En fait, j’ai la même attitude que vis-à-vis de la radioactivité ; cela permet de faire de fort belles choses mais parfois ce n’est que la manifestation d’un succès d’ingénieurs.

Comment la crise actuelle devrait-elle poser les fondements d’une société plus durable ?
J’espère que la société ne sera pas seulement durable, mais qu’elle sera un peu plus juste. Il est certain que les événements actuels sont une formidable occasion de changer pas mal de réactions en profondeur. Ce n’est pas une crise économique, c’est beaucoup plus : la façon de vivre les uns avec les autres est remise en question. Il suffit, par exemple, de s’interroger sur le concept de valeur, à la base du raisonnement de tous les économistes, dont on s’aperçoit qu’il n’est même pas définissable. Cette mutation peut provoquer un détricotage de l’essentiel de notre société. Des concepts comme celui de propriété devront non pas disparaître, mais être radicalement repensés.

Vous accusez les économistes de ne pas être conscients de la fin de la Terre. C’est nier le rôle des chercheurs...
Je constate que le point de départ des réflexions des économistes est rarement la fin de notre planète. Or ce constat est une nécessité. La plupart des raisonnements aboutissent à une conclusion différente, que l’on tienne compte ou non de cette fin. Ce qui est vrai dans un ensemble infini peut être faux dans un ensemble fini. Depuis plus de deux siècles, des économistes font l’hypothèse implicite que les ressources sont sans limites. Parmi eux, Jean-Baptiste Say a pu écrire que l’air et l’eau étaient sans valeur puisque disponibles sans limite. C’est évidemment faux. Quelques économistes le savent, revoyons les raisonnements et introduisons partout les contraintes liées à cette donnée.

Même le système scolaire ne trouve pas grâce à vos yeux. Pourtant, il y a de plus en plus de bacheliers. N’est-ce pas là un véritable progrès ?
Mettons-nous d’accord sur l’objectif du système scolaire : produire des citoyens ayant appris, comme on dit, les “fondamentaux” – l’écriture, la lecture et le calcul – leur permettant d’être utilisables dans le système économique ? Ou bien développer la compréhension, la capacité à collaborer avec les autres, réalisant peu à peu une personnalité autonome ? Répétons-le, le propre de l’homme est que l’enfant immergé dans une collectivité humaine trouve la nourriture lui permettant cette construction de l’autonomie. Il est donc plus important de savoir partager avec les autres que d’accumuler du savoir. Dans cette optique, la notion d’examen, type baccalauréat, est tout simplement sans signification.

N’êtes-vous pas parfois un doux rêveur, comme lorsque vous dénoncez le système de compétition ? Comment faire autrement ?
La compétition a pour but de désigner un gagnant au moyen d’un palmarès dont personne ne connaît la signification. L’important, c’est la capacité à confronter sa propre opinion à celle de l’autre, à mieux comprendre grâce aux discussions avec l’autre. Non pas avec l’envie de le dominer, mais avec l’envie de partager.

N’avez-vous pas l’impression parfois de vous battre contre des moulins à vent ?
Pour justifier le rôle de Don Quichotte, Cervantès a rappelé que les ailes des moulins pouvaient nous envoyer dans la boue, mais aussi dans les étoiles…

Vous êtes l’auteur d’une très belle phrase : “Devenir soi nécessite un détour par les autres.” Savez-vous qui vous a permis de devenir l’homme que vous êtes ?
Celle qui a vécu avec moi pendant cinquante-huit ans. Et qui vient de quitter ce monde.

Rédigé par Marie Jose A

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